Elise, la mer et le zinc
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Sur un parvis aux dalles cimentées, d’un gris couleur d’hiver, comme ces toits ondulés qui couvrent les maisons de Brest aux angles tous les mêmes, une petite fille, plantée comme une fleur au milieu de l’asphtitlee, rêvait de doux voyages, les yeux mi-clos sur son joli vélo. Il l’emmenait bien loin, au-delà des immeubles qui figeaient son regard. Elle se mettait alors debout sur les pédales, comme un défi à l’horizon, et sa légèreté soudaine lui faisait oublier les tracés imprimés par les roues, qui, sans cesse, la ramenaient à son point de départ. Cette place, à la fois si fermée, si étroite, prison de son corps, se métamorphosait en théâtre, scène de ses rêves, de ses évasions les plus rocambolesques. Car elle tentait d’affronter cet ennui qui, toujours l’habitait, se noyant alors dans un flot incessant de désirs fantasques.

Sa vie ? Elle la mènerait comme ça : dans cet entre-deux ...

Mais elle ne le saurait que plus tard, quant à la croisée des chemins, il lui faudrait choisir. Choix qui s’imposent, parfois cruels, sentiment de perte sans cesse réanimé. Désir de liberté foulé au pied de racines bien ancrées. Mais elle était encore enfant … un enfant à l’âme vagabonde.

Elise habitait Brest. Ses parents l’avaient fait naître dans ce berceau du bout du monde, dans cette grisaille aux charmes balayés par le vent et la pluie. Elle l’aimait, sa ville ! Cette ville quadrillée comme ses cahiers d’école, où une ligne en croise une autre … apprentissage de l’écriture rendu plus facile … apprentissage des repères, des rues qui se coupent à angle droit … Absence totale de fantaisie dans cette cité reconstruite à la hâte !

Reloger les âmes meurtries par la guerre, dans du béton et autres matériaux, tous aussi gris les uns que les autres, sans souci d’esthétisme, aucun ! Architecture contrainte par une économie tout juste renaissante : il leur fallait faire vite ! Faire disparaître les traces, les blessures, le vide laissé … Mais, la guerre était toujours là, omniprésente ! Elise ne voyait pas les choses comme ça, même si parfois elle se sentait piégée dans cette ville aux allures de labyrinthe minéral et froid. C’était comme cela … c’était sa vie … elle ne connaissait que Brest, ou presque !

Parfois, il lui était arrivé de partir, pour une visite, avec ses parents, dans la famille. Ils prenaient la voiture, ils ? Oui ! Elise, son frère aîné, sa mère et son père. Ce voyage lui paraissait loin, long, très long même … Ils traversaient Châteaulin, Quimper, Pont-l’Abbé, des villes étranges pour Elise, des villes d’un autre pays.

Alors, elle se sentait vraiment ailleurs, et se demandait qui étaient tous ces gens qu’elle n’avait jamais croisés. Et il lui venait une idée bizarre : si elle venait à mourir, qui s’en soucierait ? Oui, elle le pensait vraiment !

A Brest, elle avait le sentiment d’être connue ! Au moins un peu !

Elle n’avait pas encore idée de ce qui l’habitait. Elle ne le comprendrait que plus tard !! Ce sentiment d’angoisse, celui-là même, qui la freinerait bien souvent, trop souvent !!!

Dans la voiture, c’était un peu la fête, la chamaille aussi, avec son frère, et puis des fous rires qui énervaient leur père. Il n’avait pas un brin de patience quand il conduisait ! Alors, bien souvent, ça se terminait par un tel éclat de voix, qu’en réponse, on aurait pu entendre même une mouche voler ! C’était un peu dur ! Et puis, c’était aussi le prétexte des règlements de compte entre parents, l’enfer !!!

Elise et son frère n’avaient rien gagné dans cette histoire : de la mauvaise humeur assurée, pour toute la journée, ou presque ! Leur père avait un caractère de « cochon », et pour lui soutirer un sourire, il fallait se lever de bonne heure !!! Elise parvenait quelque fois à lui ôter ce masque de dureté, de sérieux … Avait-il déjà fait la fête ? Rigolé un bon coup ? Oui bien sûr, et elle s’en rappelait : à l’occasion de mariages, et autres festivités familiales … Les hommes dans cette famille étaient tous de bons vivants, de bons buveurs. Tout le monde chantait à la fin, c’est pour dire, et même le père d’Elise ne loupait pas cette occasion pour enfin se dérider … un peu ! Grisé par l’ambiance, il entonnait cet air de Brassens « Les amoureux des bancs publics », que chaque invité connaissait sur le bout des ongles, et reprenait avec une justesse quelque peu douteuse, mais, à les voir, ils semblaient heureux.

Dans la voiture, la mère tentait alors de calmer le jeu, redistribuer les cartes, retrouver le calme, la tâche n’était pas simple !!! Qu’il était difficile à tenir ce rôle de médiateur, toujours écartelé, entre enfants et mari ! A en perdre parfois son latin, et à se perdre tout court !!!

Il fallait trouver les mots justes avant l’atterrissage, car KERITY venait d’être annoncé !

Oui, c’est là que la petite famille venait passer la journée.

Au bout du bout du monde ! Au Sud du Finistère … Une pointe près de Penmarc’h. On y accédait par une petite route longeant la mer. Et quand le phare d’Eckmühl se tenait là, tout près, majestueux devant eux, ils savaient qu’ils étaient presque arrivés.

Drôle d’endroit !

Des femmes en coiffe, toutes de noires vêtues, des hommes en vareuse bleue ou rose, aux couleurs passées, délavées par le sel …

Elise était tout à coup projetée dans une autre époque.

Tous les gens lui paraissaient si vieux !

 

Il n’y avait pas d’immeuble, simplement des petites maisons basses, en pierre … à peine s’il y avait des rues ! Et quand il y en avait, elles étaient si étroites, qu’il était bien difficile de se croiser !

C’était surprenant, et parfois même inquiétant.

Elise rendait visite à son arrière grand-mère maternelle : une petite femme toute ridée, en habit de bigoudène, une jolie dentelle blanche dans ses cheveux teintés de gris.

Elle aussi, était curieuse. Elise l’aimait bien, mais qui était cette femme ?

Sa mère lui avait raconté que ce n’était pas sa vraie grand-mère, enfin, sa grand-mère de sang, comme on dit ! : Elle s’était mariée avec le grand-père. Il était veuf et père de deux enfants. Veuve à son tour, elle les éleva comme ses propres enfants.

La mère d’Elise était souvent venue en vacances chez sa grand-mère : de ces jours passés ensemble, elle en garda des souvenirs tendres, souvenirs d’enfant qu’elle partagea par la suite avec sa propre fille. Elise se sentait alors plus proche de cette femme, qui, malgré son apparence parfois austère, était tout simplement bonne, généreuse, et pleine d’attentions.

Peu de lumière entrait dans sa maison : une pièce et une seule. Le sol ? En terre battue. Les toilettes ? Au fond du jardin … un autre monde vraiment !

Et puis, il y avait ce garde-manger, en bois, avec ce tout petit grillage, où elle conservait son beurre à l’abri des mouches et de la poussière !

Un autre goût, ce beurre, pas celui de la ville, pas la même couleur ! On aurait pu croire que la mer y avait incrustée ses cristaux de sel !

Tout était si différent de la ville. Elle n’oublierait jamais ce monde là, elle le savait déjà.

Et ce qu’elle garderait surtout en mémoire, ce serait cette odeur, pas celle de la maison en particulier, mais celle du pays de ses aïeuls.

Il y avait là des senteurs si particulières, qu’elle voulait les graver au plus profond d’elle-même, les protéger comme le plus beau des secrets, au chaud dans sa tête, au fin fond de son corps. Elle s’imaginait, plus tard, les partager avec ses amis, son ami, et pouvoir alors s’unir dans ce flot de parfums … Mélange de plantes, de mer, de terre et de pierres, odeur d’un autre temps, celui de son enfance. Elise revenait enfin, après quelques années d’errance … Elle était aujourd’hui adulte, et n’avait jamais oublié la promesse qu’elle s’était faite, dans l’intimité de ses jeunes années : retourner au bout du Finistère et retrouver des senteurs, des odeurs, des effluves, et encore plus, des émotions, celles qui l’avaient tant surprises, enfant, et qui, toujours, la guidaient et lui donnaient le goût d’avancer. Elise revenait et toute à la fois heureuse de retrouver cette mer, qui, jadis, lui faisait tellement peur, elle s’en trouva déçue …

Tout lui parut si petit. Plus de marins scrutant l’horizon, plus de vareuse ni de casquette, même pas celle du Dimanche, de ce bleu, couleur marine, celle réservée aux jours de fête, mariages, communions et enterrements …

Plus d’odeur aussi enveloppante ! Il ne restait plus rien … Si ! Sur le port. Mais que des voitures serrées comme des sardines alignées en épi.

Elise avait la rage, le cafard, le chagrin. Elle était déçue.

Mais où étaient passés tous ces vélos rouillés par les intempéries de ce pays Breton, si gris, si rude, où pluie et sel se mélangent si bien ?

Que faire alors de cette si belle image sertie au fond de ses yeux si bleus ! Alors, il lui vint une idée : entrer dans cette boulangerie, la boulangerie de Kérity.

Oui, là, elle était sûre, du moins elle l’espérait … retrouver le goût, celui d’hier.

Elle avait été refaite à neuf, mais ce n’avait pas grande importance. Elise avait grandie, la boulangerie aussi. Elle avait tout de même le droit à son « lifting » ! Et puis, depuis le temps ! Redorer sa façade n’était pas un délit, n’est-ce pas ? 

Une jeune femme à l’accent bien typé du Sud Finistère l’accueillit, haut et fort.

Une « Bigoud » ? Oh oui, certainement !!! On les appelle comme ça parfois ! Ce sont des femmes charpentées, osseuses, et leurs voix résonnent comme la mer déchaînée qui s’engouffre dans les grottes profondes, et se brise sur les rochers usés, lissés, si meurtris parfois.

Elise lui demanda simplement si elle avait « du pain doux ». Elle lui répondit « Oui », d’un ton plutôt sec.

C’est ainsi. C’est comme ça, c’est la vie dans les ports, et celle des femmes est parfois rude et si rêche qu’elle pourrait bien souvent nous faire peur.

Vivre au bout du monde vous forge un caractère, ça oui ! Ces femmes-là savent dire ce qu’elles veulent, et rien de plus.

Dans ce pays on pèse ses mots. A quoi bon parler pour ne rien dire ?

 

Mais Elise avait besoin de dire, de se dire, et elle se lança.

Elle tenta d’expliquer à cette femme, qu’elle revenait dans le pays, qu’elle le connaissait bien et qu’elle avait vraiment envie de …, de goûter ce pain, si particulier, qu’elle avait tant mangé, petite fille.

La dame « Bigoud-boulangère », dont l’âge restait un mystère pour Elise, baissa un peu sa garde et lui assura qu’elle ne serait pas déçue. Il était fait comme sa mère le lui avait enseigné, comme celui de sa grand-mère, comme ceux de ses ancêtres …

Elise sortit le cœur un peu serré, s’installa sur la jetée, et face à la mer dégusta le pain.

Au même moment, elle se revit petite fille, longeant le quai …

Beaucoup d’hommes de la famille étaient morts en mer … Naufrages après naufrages … Son arrière grand-père n’était jamais revenu … Il était parti une nuit de tempête sauver les copains, mais pris dans le piège de cette immensité bouillonnante et cruelle, il s’était laissé aspiré.

Elise portait cette histoire …

Dans ses veines coulait le bleu de la mer mêlé de noir : couleur du deuil, couleur de ces grand-mères, si élégantes dans leurs habits !

 

Elles étaient restées sur le quai à observer, impatientes et inquiètes. Le vent leur avait frôlé le visage avec peu de tendresse.

Alors, bien souvent, en ces moments de doute où la tempête battait son plein, leurs cœurs palpitaient, et proches du vertige, elles savaient que l’amour porté à leurs maris, amants ou compagnons, les protègerait du Diable Océan !

Elise se laissait bercer par ses pensées et aimait à imaginer ces temps anciens. Elle le pensait rude mais pur, où les sentiments se donnaient, se partageaient sans calcul !

Elle refaisait le monde, à sa manière. Il lui plaisait comme ça !

Elle se serait volontiers accommodée de cette vie. Elle, Elise, attendant son Amour sur le quai. Mais la réalité était toute autre !! L’amour, l’homme revenant de la pêche, fatigué, usé, le visage buriné par le vent et le sel, les mains râpées, fanées, se jetant à corps perdu sur le pain et le vin, repas frugal … Et enfin, bien repus, allait retrouver son lit aux draps rêches et apprêtés, un gros édredon couvrant son corps d’homme fort, mais si las …

Aurait-elle acceptée une telle vie ? Etre une femme, dans ce rôle d’épouse, de mère, toujours à trembler de peur, d’angoisse d’être un jour, veuve de marin ? La Femme avait du pouvoir en ce temps, pays matriarcal par excellence ! La Bigoudène ne s’en laissait pas conter ! C’est Elle qui menait la barque, à la maison bien sûr ! Et si son marin de mari s’attardait, elle n’avait pas besoin de trop d’imagination pour deviner où il pouvait bien traîner.

Au bistrot, bien sûr !!! Le coude râpé par le comptoir devant plusieurs « rouge-lim ». Alors elle ne se gênait pas pour le ramener au bercail, et parfois même n’hésitait pas à le réanimer à coup de sceaux d’eau !!!

En ce temps, il n’y avait qu’un établissement : café, alimentation et même coiffeur.

Tout Kérity-Penmarc’h se retrouvait là !

Tout le monde se connaissait, et tout le monde savait aussi que les femmes ne tarderaient pas à arriver, en colère, bien sûr …

Toutes les mêmes, cadençant leur allure de reproches, toujours les mêmes, bien sûr …

Rituel des retours de pêche, après une bonne nuit de sommeil, et d’amour ! Ces hommes tous propres, rasés de près, habillés de neuf, racontant leurs sorties en mer, n’avaient que faire de l’heure !

Ils étaient bien entre eux …

Un peu gris, ils noyaient leur peur de la veille, eux, qui avaient encore une fois bravés celle qui hantait leur vie : la MER ! Celle dont ils ne pouvaient se passer.

Alors, qu’est-ce qu’une heure de plus au bistrot ?

Ils en avaient besoin ces grands gaillards !

C’était leur façon, la seule, d’évacuer l’angoisse … Le seul moyen de remonter à bord, quel qu’en soit le temps !

« Avis de vent fort » avait clamée mère–météo ! On pouvait la croire, celle-là, elle ne se trompait guère souvent !

Ils l’avaient écoutée, bien sûr, l’oreille collée à la radio !!!

Et quiconque aurait osé à ce moment précis, prononcer un seul mot, prenait le risque de se faire renvoyer « sur les roses » !

Moment religieux, de profonde concentration, ils étaient tout entier, corps et âmes, suspendus aux paroles sacrées de « Sainte Météo Marine », la SMM !

Rituel quotidien des pêcheurs, elle rythmait leur vie, leur donnant ainsi tout autant de frissons de peur que d’espoir de bonheur.

Elise avait déjà assisté à ces instants magiques, où tout s’arrête, où seule une voix s’élève solennelle comme celle du curé un jour de prêche !

C’était plus que çà, même !!!

C’était … Comme à la télévision, comme Elise l’avait déjà vu dans ces films retraçant la guerre : les résistants attendant le signal, pour enfin se livrer au combat, leur combat !

La vie des pêcheurs, en ce coin du monde, semblait ainsi faite. Drôle de vie !

Vie réglée au rythme des bateaux, bercée par les flots. Elise dégustait cette atmosphère avec délice … Tout dans ce pays de Kérity était singulier, si différent de sa vie de citadine, qu’elle en était parfois bouleversée.

Pourquoi était-ce surprenant à ce point, à si peu de kilomètres de Brest, et pourtant si retiré ?

 

Quand elle voyagerait plus tard dans des pays lointains, elle ne se sentirait jamais si étrangère qu’en cette terre du Finistère.

A chaque visite chez son arrière grand-mère, Elise était animée d’un double sentiment : elle sentait tout à la fois une forte attirance liée au mystère de ce lieu unique, mais aussi une profonde inquiétude née de ces endroits si sauvages et dénudés.

Quand elle voudrait en parler, plus tard, les mots lui manqueraient. Alors des larmes perleraient, nacrées, salées, réveillant en elle ses tendres années.

Elise en était fière de ce passé, de ses racines ainsi offertes, cadeau pour un chemin tracé, balisé, qu’elle pourrait retrouver à tout moment !

Ce qu’elle fera d’ailleurs, en des temps de sombres pensées, ou de joies partagées.

A maintes reprises, Elise avait interrogé sa mère sur l’histoire de la famille, et en particulier, celle de ses grands-parents maternels, éveillait sa curiosité.

Pour les parents de son père, ses interrogations étaient tout autres ! Peut-être était-ce parce qu’Elise les croisait tous les jours en revenant de l’école : elle habitait l’appartement au-dessus de chez eux. Tous les jeudis, la grand-mère recevait ses petits enfants et leur faisait une dictée ! Ce travail, oh combien douloureux, partagé par son frère et ses cousins était récompensé d’un repas, toujours le même, et au menu : pamplemousse au sucre, crêpes maison, yaourts …

Une « Crêpe-party » appréciée à sa juste valeur !

Mais ce cadeau était quelque peu teinté de gris, car régnait une atmosphère grave, contenue, solennelle. Le grand-père, alité depuis de longues années, depuis la guerre en fait, était très malade, et il fallait toujours faire attention de ne jamais le déranger. Difficile pour des enfants chahuteurs de se priver d’expressions sonores et plus encore, tonitruantes.

Malgré cela, Elise se souvenait de bons moments partagés avec ses grands-parents paternels, mais cette relation laisserait toujours en elle une sensation curieuse, angoissante, celle de la mort peut-être !!!

C’est pourquoi Elise se sentait plus proche des parents de sa mère, car plus simples, plus drôles, dans le sens « un peu bizarres ». Dans la famille d’Elise, on aurait dit : « ceux-ci sont un peu drôlic », avec l’accent bien sûr !!!

Ils avaient tous deux, « le verbe haut » !

Elise se souvenait de sa grand-mère.

Joséphine était une femme joyeuse, qui aimait la vie. A tout bout de champ, elle chantait, « Rikita jolie fleur de java … », et racontait des histoires qui faisaient rire : des histoires vraies qu’elle arrangeait à sa manière, usant d’un vocabulaire bien à elle, aux sonorités bien singulières.

Le grand-père s’appelait Aristide.

Il était grand, bel homme aux cheveux grisonnants, à l’air sévère, travailleur, des mains comme des battoirs et vous l’auriez entendu !!! Il avait une voix, à donner des frissons, une voix, celle des Cancalais, celle du bord de mer.

Il n’était pas bigouden, mais du nord de l’Ille et Vilaine. Fils, petit-fils de pêcheur, il l’avait été lui-même pendant une bonne partie de sa vie.

En grandissant, Elise s’était souvent interrogée sur les circonstances de la rencontre de ses grands-parents. Comment avaient-ils fait pour se connaître ? Comment était-ce possible qu’en ces temps peu enclins aux déplacements, une Bigoudène de Kérity-Penmac’h ait pu s’amouracher d’un Cancalais pur souche ?

En fait, l’explication fut donnée par la mère d’Elise, intarissable sur le sujet. Quoi de plus normal ! Elle parlait de ses parents avec envie, respect et fierté.

Jeune adulte et peut-être même pas majeure, Joséphine avait été invitée chez une de ses tantes qui était mariée à un douanier. Le couple était venu s’installer à Cancale ! Un autre bout du monde !!! Rares étaient les gens qui voyageaient en ce temps là !

Pour Joséphine, c’était un grand voyage, une chance inouïe de « voir du pays ». Elle y était partie le temps de quelques vacances, mais elle s’organisa pour y séjourner un peu plus longtemps que prévu. Cette terre d’accueil l’adopta, incontestablement. D’autres horizons s’offrirent à son regard émerveillé, et plus que de sentir la tristesse de l’exil, elle y trouva une famille, et plus encore, un homme : l’homme de sa vie, celui qui devint son mari quelques mois plus tard, et le père de ses quatre enfants…

Il paraîtrait qu’à ce moment-là, Joséphine aurait dit ne plus vouloir revenir à Kérity. Elle y avait trouvé une certaine liberté, indépendance … Elle avait ce caractère de femme volontaire, et puis peut-être, elle n’avait plus beaucoup d’attaches au pays : sa mère était morte quand elle était toute petite, son père s’était remarié, avait péri en mer. Il ne lui restait plus q’un frère. Etait-ce là l’explication de son désir de partir loin et de ne plus revenir ?

Mais tout ne se passa pas exactement comme elle l’avait prévu : les mois passèrent, et c’est avec tendresse qu’elle vit son ventre se gonfler. Elle mit au monde son premier enfant. C’était en 1935, à Pont-l’Abbé, au cœur même du pays Bigouden ! Elle était revenue aux sources, pour accoucher d’une jolie petite fille, elle, qui ne devait jamais revenir !!! Mais Joséphine devenue maman, ne pensait plus la vie de la même manière. Le sens qu’elle lui prêtait était sans doute très différent.

Elle confia à ce mignon bébé, le prénom d’Hélène.

Hélène, qui, en grandissant deviendrait bien des années plus tard, la mère d’Elise.

Et puis, Aristide et Joséphine n’en restèrent pas là : ils eurent d’autres enfants  …

Et puis la guerre arriva … Installation de la famille à Brest …

L’homme ? Au travail, à l’arsenal : grand employeur du moment !

La femme ? Au foyer avec ses quatre bambins, et pas beaucoup d’argent …

Pas d’études pour les enfants : pour les filles, il fallait se marier et pour les gars, aller travailler.

Hélène, l’aînée des filles comprit vite la leçon et en fut assez satisfaite : un après-midi au bal, accompagnée de sa mère, bien sûr, elle s’éprit d’un jeune garçon.

Il s’appelait Baptiste : bel homme, grand, brun, séduisant, une vingtaine d’années.

On raconte dans cette famille, qu’il avait l’air d’un gros bébé, comme trop longtemps couvé par une maman affectueuse, aimante, parfois même trop envahissante ?

On dit aussi que, jusqu’à la veille de son mariage, elle lui a préparé son lait chaud, ses tartines, et même ses sous-vêtements !!!!

Tout cela avant l’ultime séparation, oh combien terriblement douloureuse !

Les consignes avaient été données à la future belle-fille, en gage de mariage, comme une dote, au masculin …

Il parait que cette histoire d’Hélène et de Baptiste aurait pu s’arrêter là, à leurs rencontres au bal du Dimanche, à ces quelques mots glissés dans le creux de l’oreille, à quelques promesses.

Tous deux ont bien failli ne jamais se revoir.

Baptiste avait été appelé sous les drapeaux pour y effectuer le service militaire. Il fut réformé à son grand désespoir, et ne donna plus signe de vie. Il n’osa même plus se présenter devant sa bien-aimée !!! Hélène l’attendit et ne le voyant réapparaître, tenta l’impossible pour le retrouver. Elle alla le chercher et lui fit comprendre que son attitude était non seulement irrecevable, mais purement juvénile, stupide, grotesque, irresponsable.

Ce fut leur première dispute.

Ce fut également le déclic, l’envie irrésistible de s’unir à tout jamais, et dès le lendemain, cravaté, en costume trois pièces, Baptiste s’en alla fièrement demander la main d’Hélène à Aristide, le « padre », se voyant ainsi ravi, d’avoir une bouche de moins à nourrir.

Alors que bien des années plus tard, Hélène racontait cette histoire à sa fille,

Elise se prenait à penser que son père était le plus brave chevalier de son temps !!!

Elle le voyait défiant la tempête, chevauchant à travers les bois et les plaines, ou encore galopant sur son beau destrier, une plage déserte, un coucher de soleil, bref … il arrivait enfin à bon port, les malles chargées de cadeaux de toutes sortes, pouvant enfin s’agenouiller hardiment devant sa bien aimée, et baiser sa main de princesse.

Elle l’imaginait se présenter à Sire Aristide et Dame Joséphine, en tenue de seigneur. Il aurait montré tant de talents, tant d’esprit, de force et de bravoure, qu’il n’aurait eu aucune peine à se voir accorder la main de sa mie.

Elise était comme cela aussi : fantasque, sentimentale, s’échappant parfois du réel.

 

Elise était née de tout cela, de cette histoire et de bien d’autres encore.

Fille brune, le teint mat, les yeux en amande, elle ressemblait terriblement à son père. Là où elle lui échappait, c’était par son caractère entier, colérique à ses heures, exprimant haut et fort ses points de vue, claquant les portes au point d’en casser les chambranles. Elise était en fait un doux mélange : l’enfant d’un amour partagé, aux expressions différentes, aux cultures mélangées.

Elise était une petite fille rêveuse, fragile aussi.

Elle empoignait la vie, mais au bout du compte, tout lui était sensible, à fleur de peau ! Plus tard, adulte, confrontée aux réalités de l’existence, elle en ressortirait bien souvent écorchée, mise à nue …

Mais, si tel devait être le prix à payer, elle ne le regrettait pas, car rien n’avait été aussi beau que de connaître ce temps, où petite fille, elle avait pu goûter à ces saveurs d’un autre espace, d’un autre monde.

 

Elise était Brestoise … et… c’était tout un monde !

Cela voulait dire vivre au bord de la mer, dans une ville balayée par le crachin et le vent, amis fidèles de sa route. Ils donnaient à son regard une profondeur intense.

La couleur de ses yeux, miroir du ciel, pouvaient se transformer en un instant, du bleu au gris, au gré du vent et des marées : du bleu marine, au gris du zinc !

Palette restreinte de couleurs aux mélanges harmonieux, de cette complicité de tons qui lui permirent de s’embellir et de grandir au fil des années.

Son caractère était empreint de cette luminosité si particulière aux bords de mer ! Lumière qui évolue, qui troque en instant quelques gouttes de pluie contre un rayon de soleil, si petit soit-il !

Elise était aussi comme cela : au cours d’une même journée, elle pouvait ressentir un réel plaisir de vivre, et, débordante, enthousiaste, elle en croquait chaque instant. Et puis, presque en un instant, elle ne trouvait plus d’intérêt à rien. Fatiguée, lassée, elle se sentait vide de sens.

Elle était comme cela, comme le temps, comme la météo, changeante, comme Brest !

titleernance de l’eau et du feu … Sur cette terre grise de l’Ouest, où peu de soleil filtre. Mais quand aux beaux jours, devenus bienveillants, les rayons de soleil venaient l’éclairer, sa ville se métamorphosait !

Un peu comme une jeune fille maladroite, qui se serait trop maquillée pour son premier bal, et qui, d’un coup de sourire magique, se transformerait en Cendrillon !

C’était de cette manière qu’Elise voyait sa ville, comme une fille, comme une jeune femme. Elle ne la trouvait, ni belle, ni laide, mais elle l’aimait, dans toutes ses attitudes.

A toutes les saisons, elle lui trouvait du charme …

Elle s’y promenait, se perdait ou s’imaginait le faire, mais très vite la rue Jean Jaurès et la rue de Siam la ramenaient à la réalité, à cette impossibilité de s’égarer. Chaque angle se répondait, se faisait écho et l’attirait vers le centre.

Brest est un … un labyrinthe dont on arrive toujours à se sortir !

Elise lui en était finalement reconnaissante.

Ainsi passait le temps, les saisons, comme ailleurs … ou presque !

Quand venait l’été, Elise recouvrait sa bonne humeur, son dynamisme. Elle montrait un réel bonheur à l’idée de partir se baigner, là-bas, à quelques kilomètres de la ville, vers la pointe saint Mathieu.

Alors, avec sa mère et son frère, ils se préparaient pour cette sortie « à la mer » !

Elise piaffait d’impatience. Son frère la talonnait.

Il ne fallait surtout rien oublier : les sceaux, les pelles, les maillots de bain !

Et le pique-nique, bien sûr, et les tartines de pain confiture pour le goûter, qui, toujours finiraient par tomber sur le sable, ou qui, mieux encore, seraient la proie des abeilles et autres « bébettes » ailées et voraces.

Eh oui ! Elise s’en rappelait, un vrai cauchemar !!! Mais avec du recul, elle en riait franchement, se moquant gentiment d’elle-même.

Enfin prêts, la petite famille s’acheminait vers la gare routière. Elle prenait le car jusqu’à Trégana, une petite plage, celle des Brestois modestes.

Plus loin, on pouvait deviner le Trez-Hir et Bertheaume avec ses maisons bourgeoises, ses restaurants chics longeant le bord de mer : « Un pt’it St Trop » réservé aux riches. Les gens de Brest ne se mélangent pas !

Elise aimait Trégana, elle y avait des repères.

Toujours, ils s’installaient au même endroit. Et si d’aventure, une famille occupait leur petit lopin de sable, alors ils se sentaient si dépouillés, que la rage montait en eux et elle se lisait même dans leurs yeux. Ils auraient aimé les « virer » à grands coups de pelles et de râteaux.

Et puis, ils se disaient qu’avec un peu de patience, ils finiraient bien par partir …

Ils pourraient ainsi récupérer leur bien, en quelque sorte, et puis enfin, réinstaller leur camp !

Elise et son frère retrouvaient parfois des petits copains d’école.

Ensemble, ils s’adonnaient aux jeux de sable : châteaux, murailles contre la marée montante … il fallait faire vite, se battre contre les éléments, monter des murs de sable, vite trouver des cailloux et du goémon pour les fortifier, bref, tout un programme !!!

Des vrais débrouillards, des grands architectes !!!

Plus espiègles, ils fabriquaient des pièges : ils creusaient des trous, les camouflaient avec génie, les recouvrant d’algues et de sable fin. Et puis, en retrait, comme de vrais petits anges, ils observaient. Un peu d’attente, de surveillance … Une femme venait de se faire prendre, hurlant de surprise, de colère ou pire encore, de mal !

Les petits garnements, eux, braillaient aussi, mais de victoire : réjouis et fiers, ils se roulaient dans le sable jusqu’à ce que la mer les lave de leur bêtise.

 

C’était tout cela, la plage : titleernance de jeux de sable et de mer.

Elise ne perdait pas une occasion de rire, de s’amuser, d’être heureuse. Depuis son plus jeune âge, elle appréciait cet élément liquide, froid et salé, du nom d’Océan ou de Manche. Haute comme trois petites pommes à peine rouges, elle n’avait peur de rien et bravait les vagues avec audace.

Mais un jour, la mer eut raison d’elle : happée par des rouleaux quelque peu agressifs, elle en ressortit vaincue, tourneboulée, choquée, ensablée ! Par chance, sa mère qui la guettait, l’avait rattrapée au bon moment, à la limite de la noyade !

Cet incident lui valut une petite leçon dont elle s’en souvint longtemps, et l’on vit Elise retourner se baigner, mais avec beaucoup plus de prudence, de réserve, d’humilité.

 

Baignade après baignade, elle revenait tremblante de froid, la peau creusée, délavée, flétrie. Elle, si brune, virait au blanc, au violet, couleur navet, que son frère ne manquait pas de souligner, avec moquerie, bien entendu !

Alors, s’engageait un quart d’heure insupportable, de joutes verbales, que leur mère avait bien du mal à calmer. Alors, à bout de souffle et de patience, elle les ramenait près d’elle, et nul besoin de mots … Ils avaient bien compris que l’heure n’était plus à la rigolade ! Ils connaissaient ce regard, et son attitude en disait long …

Assis l’un en face de l’autre, ils devenaient complices, animés d’une même devise : « mieux valait être deux, armés contre le courroux maternel ».

C’était cela aussi d’être frère et sœur, solidaires, à la plage, mais, ailleurs aussi !

Plus tard, ils sauraient à maintes reprises se donner la main, en des circonstances, plus ou moins heureuses …

Ils n’avaient que peu d’écart d’âge, alors, confiée à son frère, sous sa tutelle en quelque sorte, Elise pouvait le suivre bien souvent dans ses périples d’adolescent. Ainsi leur mère avait confiance, peut-être trop ! Elle ne sut d’ailleurs jamais toutes les bêtises que ses chérubins avaient pu commettre, et bien heureusement !!!!

Ce qui lui valut de dormir sereinement, ou presque !!!

C’est à cette époque, qu’Elise rencontra beaucoup de garçons, des copains de son frère, tous aussi sympathiques que séduisants.

Elle en était ravie.

Elle vécut alors des moments de grande passion secrète certes, mais tellement beaux ! Premiers amours, premiers émois, premiers baisers, premiers courriers …

Bref, une explosion des sens, une deuxième naissance : Elise découvrait la vie !

Elle se sentait grandir au fil des heures, se sentant devenir femme, même si le tracé n’en était qu’à l’état d’esquisse.

Elle était belle et rayonnante, bouillonnante de vie, attirante … Les garçons qui l’entouraient savaient le lui dire, même si pour eux aussi, l’expression des sentiments n’était pas rendue simple !

Ils abordaient les filles de façon parfois peu élégante, un peu gauche, balbutiant des mots d’amour pêchés ici ou là …

L’inconnu était leur quotidien, mais ils en étaient tous à ce stade ! Alors il fallait se lancer, sans béquilles parfois, et les chutes, nombreuses, laissaient des bleus à l’âme : dur apprentissage que celui d’aimer, d’être soi, avec l’autre si différent pourtant !!!

Elise était jeune, son frère aussi. La vie s’offrait à eux comme un cadeau.

Forts d’être ensemble, débordants d’énergie, ils se donnaient tout entier aux nouvelles rencontres, insolites parfois, créatrices, extrêmement gratifiantes.

Unis sur cette route vers l’âge adulte, ils ne se quittèrent que peu souvent. Ils partagèrent de nombreux moments de vie, pas toujours faciles : celui de la cohabitation par exemple, ne fut pas forcément le plus agréable, retrouvant alors des façons de faire, d’être, qui, par le passé, les énervaient tous deux !!!

Et puis, rencontre après rencontre, chacun prit un chemin … pas tout à fait le même, mais ils ne furent jamais très éloignés l’un de l’autre, malgré parfois la distance de leurs habitats et de leurs choix conjugaux.

Ils semblaient toujours en veille, inquiets du devenir de l’autre, prêts à le repêcher de la noyade sentimentale ou autre naufrage.

 

Plus tard, ils quittèrent Brest. Ils avaient un peu plus de vingt ans.

Un an ou deux auparavant, leur père était mort, brutalement, sans prévenir … Un virus, une maladie inconnue qui l’avait séparé de sa famille.

Ils n’étaient plus que trois et se sentirent encore plus solidaires. Il leur fallait faire face à cette tristesse soudaine, inconnue d’eux jusqu’alors. Ils se devaient de grandir encore, se reconstruire.

Elise et son frère entourèrent leur mère du mieux qu’ils purent, tiraillés entre le désir pressant de retrouver l’extérieur si attrayant, les copains, et le souhait de partager, ensemble, l’intimité d’une famille blessée à jamais.

Ils y parvinrent petit à petit, ensemble, mais aussi chacun à sa manière, retrouvant des repères, en en construisant d’autres, jalonnant ainsi leur route de nouvelles empreintes.

A. G.